Désespoir

Vieille brebis que j’aimais tant
Douce, obéissante, tranquille
Fidèle comme un chien. Qui rôdais autour de la maison.
Combien d’agneaux m’as-tu donnés ?
Et ta laine pour me vêtir !
J’ai le cœur gros de toi — Mais toi, que penses-tu de moi ?
Penses-tu que je t’ai vendue
Parce que tu étais vieille
Et que tu avais les pieds délicats ?
C’est ce que je raconte. Et on me croit.
Hélas, la vérité est pire !
J’étais dans le besoin.
Plus rien pour faire de l’argent…
Cet argent dont on n’a jamais assez
Pénible est malgré tout cette vie
Une honte !
Depuis que je porte le collier
Sans un instant de répit. Sans cesse
Tout mon corps brisé.
La nuque pliant sous la charge.
Moquée et je passe pour une idiote
Parce que j’ai toujours été trop honnête
Et parce que c’est le Destin du paysan
De se sacrifier pour que le monde mange.
Pour rien…
De temps à autre le vieux paysan saisit
Sa fourche.
Il va, dit-il, la planter dans le ventre de ces messieurs,
Ces messieurs qui font si bon marché de sa peine,
de sa marchandise.
Mais voilà :
Il est brisé de fatigue.
Trop épuisé de désespoir,
Pour aller jusqu’au bout, pour aller plus loin.
Et il replante sa fourche
Dans le tas de fumier…

10 novembre 1964

(Traduction Paol Keineg)

Ce poème en breton





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