Anjela Duval aujourd’hui

Ronan Le Coadic*

Si la littérature bretonne d’expression française bénéficie de la renommée d’auteurs prestigieux tels que Chateaubriand, Lamennais ou Ernest Renan, la littérature en langue bretonne, elle, est fort méconnue. Presque totalement inconnue hors des frontières péninsulaires parce qu’elle a été peu traduite, elle est mal connue en Bretagne même, en raison d’un contexte sociolinguistique particulier. La langue bretonne, en effet, a été très tôt délaissée par les classes dirigeantes bretonnes, fascinées par la cour de France ; le dernier souverain breton à s’exprimer en langue bretonne fut Alain IV Fergant, au début du XIIe siècle. Par la suite, plusieurs siècles après l’annexion de la Bretagne par la France, le breton a été combattu par l’État. Cette lutte linguistique, instaurée lors de la Terreur révolutionnaire, a été relancée par la IIIe République, qui a interdit la prédication en breton dans les églises et a incité les instituteurs publics à punir les enfants qui parlaient breton à l’école. Tout ceci a contribué à faire du breton une langue populaire d’expression essentiellement orale, dont la pratique s’est effondrée après la Seconde Guerre mondiale. Toutefois, à partir du XIXe siècle et surtout des années trente, une poignée de lettrés s’est efforcée de rénover la langue bretonne et de la doter d’une littérature de qualité. Cependant, leur effort élitiste, s’il a porté d’incontestables fruits, a laissé derrière lui la masse de la population bretonnante (1 100 000 personnes en 1950, 250 000 en 1990), incapable de lire en breton. On se trouve donc à présent dans une situation paradoxale : des auteurs de talent, issus de l’intelligentsia régionale mais rarement bretonnants de langue maternelle, écrivent en breton une littérature qui se veut universelle mais qui est à la fois inaccessible aux non-bretonnants parce qu’elle n’est généralement pas traduite et incompréhensible par les locuteurs natifs, puisqu’ils sont illettrés dans leur langue maternelle…

À cet égard, un auteur se distingue toutefois du lot. Il s’agit de la poétesse Anjela Duval. D’une part, une fraction de son œuvre a été traduite et publiée en français[i], en anglais[ii] et en diverses autres langues[iii]. D’autre part, paysanne bretonnante de langue maternelle mais en même temps érudite, elle s’est exprimée en une langue admirable, qui constitue un pont entre le breton littéraire et le breton populaire et dialectal. Ce n’est d’ailleurs pas seulement son œuvre qui la différencie des autres auteurs bretons, c’est toute sa vie et nous tenterons, dans le présent article, de mettre l’accent sur les enseignements de portée universelle que l’une et l’autre recèlent.

Anjela Duval s’est consacrée à chercher la vérité au-delà des apparences et sans se soucier, en aucune manière, de ce que ses contemporains pouvaient penser d’elle ou de sa quête. Elle a combattu sa vie durant pour mettre ses actes en accord avec ses pensées. Enfin, elle a trouvé le bonheur en donnant sa vie aux autres…

* Maître de conférences à l’Institut universitaire de formation des maîtres de Bretagne.

[i] Cf. Piriou 1971, Laouenan 1982 ainsi que Duval, Hélias et Philippot 1995.

[ii] Cf. Timm 1990.

[iii] Gallois, irlandais, néerlandais, occitan…

I. Quête de vérité

Sell petra ‘ri[i]

Anjela Duval a passé sa vie à méditer. Nul de ceux qui l’ont lue attentivement ou de ceux qui ont eu la chance de la fréquenter ne peut en douter. Née en 1905, elle n’a commencé à écrire qu’au début des années soixante. Toutefois, pendant ses cinquante-cinq premières années, en plus de cultiver la terre et de soigner ses parents, elle a patiemment forgé sa sagesse. Sa conception de la vie reposait sur trois idéaux : l’amour de la nature, la spiritualité et l’amour de son peuple.

C’hwi ‘oar mat Aotrou

Pere eo ar Palioù a glaskan

Tizhout peogwir eo c’hwi

hoc’h eus o diskouezet din

Ar Feiz. Ar Vro. Douar ar Vro[ii].

Ces trois idéaux formaient ensemble un système logique et puissant. Néanmoins, afin de tenter de comprendre Anjela Duval, il nous faut les étudier séparément.

L’amour de la nature

Le génie génétique a progressé très rapidement depuis la mort d’Anjela Duval. Et il est allé très loin : l’homme peut désormais modifier la nature vivante. Il peut donner des enfants aux parents stériles, créer des plantes et des animaux transgéniques et même cloner des animaux — voire bientôt des êtres humains —, c’est-à-dire les reproduire en laboratoire à partir d’une seule de leurs cellules… Ces avancées biotechnologiques constituent un progrès pour la recherche médicale : elles devraient permettre d’aider à produire des vaccins contre des maladies terribles (telles que l’hépatite B, le sida ou la tuberculose) ainsi que de découvrir le gène de certaines maladies et — bientôt peut-être — de modifier ces gènes afin d’éradiquer les maladies dont ils sont porteurs. Les biotechnologies sont utiles également sur le plan économique : elles permettent, notamment, de produire un bétail et des plantes de plus en plus performants. Cependant, toutes ces techniques posent également de graves problèmes éthiques : jusqu’où l’homme peut-il modifier la nature ? Quelles limites la société souhaite-t-elle fixer aux interventions effectuées sur des êtres vivants ?

Il était impossible, il y a vingt ans, d’envisager ce que le génie génétique pourrait faire aujourd’hui. Anjela Duval ne pouvait donc pas en parler. Toutefois, les réflexions de la poétesse à propos de la nature peuvent contribuer à nous aider à constituer notre opinion sur ces problèmes contemporains. Pour elle, la nature est « un don de Dieu » ; un don dont nous pouvons profiter, à condition de le respecter et de l’aider à fructifier. L’homme n’étant qu’une partie de la nature, il doit, selon elle, demeurer humble et modeste. Sa conception du monde va complètement à l’encontre de celle des chercheurs et des forces économiques qui les soutiennent. Comme Descartes, ces derniers pensent plutôt que les hommes doivent « se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature »[iii]. Nous avons donc là deux modes de pensée totalement opposés, comme les pôles d’un même axe. Où se situe la vérité ? Dans l’humilité d’Anjela Duval et son respect de la nature ? Ou dans la confiance orgueilleuse de Descartes en l’humanité ? Il est difficile de répondre. Néanmoins, il est temps de lancer un vaste débat sur ces questions : les progrès génétiques constituent l’un des problèmes les plus complexes et les plus importants du XXIe siècle naissant. Et Anjela Duval nous propose un point de vue tranché dont il convient de tenir compte pour prendre les décisions qui vont s’imposer, quelles qu’elles soient.

Anjela Duval considérait que la nature et la terre ne prodiguent leurs bienfaits qu’en fonction de ce que l’homme leur donne. C’est pourquoi on peut dire qu’elle était une « écologiste » avant la lettre. Elle anticipait, dans ses poèmes de combat comme dans ses plaidoyers contre les ravages causés à la nature, une partie des catastrophes écologiques qui menacent à présent l’humanité. Dans « Sahara ? », elle évoquait la déforestation et le changement climatique qui nous inquiètent aujourd’hui.

Evel un daolenn fin ar Bed

Ar blaenenn arblaen en dremmwel

Forzh kelanoù ramzel

O izili a-strew, o sev o tiverañ

Ar gwez meur dibennet

(O drouklazh an Inosanted[iv] !)

Elle ne voyait aucune fatalité dans ces dévastations mais mettait en cause la responsabilité de l’homme…

Ken sot, ken kriz ha ken emgar

Gant e holl skiantoù

Hep koustiañs ‘bet mui

Hag e ourgouilh divent[v].

Il en est de même en ce qui concerne la question de l’eau. Anjela Duval estimait que les nouveaux modes de production des agriculteurs bretons étaient très périlleux :

« Je ne consentirai jamais à ce que ces terres soient soumises au traitement que l’on pratique actuellement. De nos jours, on épuise la terre à force d’engrais. J’en mets également. Mais le moins possible. Mon fumier ne suffit pas. Si j’avais été plus jeune, je me serais laissée tenter par l’agriculture biologique. […] Je considère comme des empoisonneurs la plupart des producteurs de choux-fleurs, de pommes de terre primeurs. Ils mettent trop d’engrais[vi]. »

Ces propos ne sont peut-être guère différents de ce que l’on entend à présent en Bretagne et ailleurs, maintenant que l’eau est polluée et qu’il paraît clair à tout le monde que l’on est allé trop loin sur la voie du productivisme. Toutefois, Anjela Duval s’exprimait en ces termes dès les années soixante-dix ! En outre, ce ne sont pas les agriculteurs qu’elle accusait en premier lieu, mais les banques et les firmes multinationales qui les poussaient à accroître leur rendement ; elle mettait en cause « le grand capital, le corrupteur, l’exploiteur »[vii].

Trente ans après, du haut de leurs tracteurs ou du fond de leurs immenses serres, les agriculteurs ne sont plus en contact direct avec la terre comme l’étaient jadis leurs ancêtres, ou comme l’était Anjela Duval dans sa ferme. Nous disions, ci-dessus, qu’un agneau a été obtenu d’une brebis sans accouplement à un mouton ; mais il y a bien longtemps que l’on peut — de façon industrielle — produire des légumes sans employer la moindre pincée de terre… Peu à peu, l’homme, se détachant de la vie « naturelle », devient une sorte de dieu capable de créer et de modifier la vie dans ses laboratoires. Anjela Duval, à l’inverse, avait le sentiment de n’être qu’un élément de la nature infinie, cosmique ; elle vivait une relation physique avec la terre : « la terre est comme mon deuxième corps », disait-elle souvent. Cela faisait partie de sa spiritualité. Par exemple, dans « Bennozh dit », elle dit à Dieu :

Te ‘ro an douar, ar glav hag ar wrez

Me ‘demz, a had, a c’hwenn, a eost[viii].

La spiritualité

Notre société — c’est un lieu commun — est aujourd’hui en quête de sens. Hier, des modèles clairs étaient offerts, ou imposés, par les idéologies religieuses ou politiques, par la famille et l’école. À présent, et depuis déjà longtemps dans les pays occidentaux, les religions déclinent ; les idéaux politiques s’effondrent, surtout depuis la chute du Mur de Berlin ; la famille a été secouée par les événements de 1968 : le modèle patriarcal d’autrefois a explosé et il n’existe pas de nouveau modèle unique ; enfin, l’école est en pleine crise… Par conséquent, il devient de plus en plus difficile de comprendre le monde et surtout de savoir comment « bien » se comporter dans la vie : il n’existe plus de référence commune. Chacun procède à son propre bricolage de son côté, sans être sûr d’agir convenablement. Anjela Duval avait parfaitement perçu ces changements, en particulier sur le plan religieux. Mais elle-même ne les avait pas vécus. Sa spiritualité intense, immense et simple, lui était venue de la foi catholique populaire bretonne : elle était marquée par le culte des morts et des anciens saints nationaux[ix]. La foi donnait son sens à sa vie et à tout ce qu’elle voyait autour d’elle. Par exemple, quand les arbres étaient enflammés par les couleurs de l’automne, c’était à ses yeux parce que Dieu avait fait…

Mil ha mil damm

Eus e vantell roueel

Evit gwiskañ ar gwez

Gant aour ha limestra[x]

Elle voyait Dieu partout et lui parlait comme aux vieux saints nationaux ou aux morts. En fait, beaucoup de ses poèmes étaient de véritables prières.

La foi conduit parfois à l’extrémisme. Mais ceci est peu fréquent en Bretagne. Au contraire, même : l’évangile a toujours été interprété par les Bretons comme un message de paix. Et leurs traditions politiques sont plutôt pacifiques. On peut même se demander, bien que la pratique catholique se soit effondrée en Bretagne, si les réminiscences de catholicisme qui leur restent ne contribuent pas à expliquer que les Bretons votent deux fois moins que la moyenne française pour l’extrême droite. En tout cas, la foi d’Anjela Duval était très forte mais pacifique et ouverte aux autres spiritualités, qu’il s’agisse de l’islam[xi], du bouddhisme[xii] ou d’autres. Là encore, elle anticipait sur un comportement très moderne, sans tomber dans les pièges que l’on trouve à présent ici ou là : il est clair, en effet, que beaucoup de gens effectuent aujourd’hui une quête spirituelle. Souvent, ils cherchent à étancher leur soif spirituelle en combinant, de façon syncrétique, des éléments spirituels de provenances diverses. Malheureusement, il arrive que des sectes profitent de ces recherches pour manipuler les esprits les plus fragiles. Sur ce plan, Anjela Duval, à force de lectures, connaissait assez bien le druidisme de ses ancêtres, de même que le bouddhisme et de nombreuses autres croyances. Et toutes l’émouvaient. Néanmoins, elle ne serait jamais tombée dans le piège des sectes parce que, précisément, les fondements de sa foi simple, transmis par ses parents, étaient solides.

La spiritualité d’Anjela Duval n’était cependant pas exclusivement constituée d’une foi catholique populaire mâtinée de la connaissance livresque de diverses croyances du monde. Elle était également une authentique mystique, émerveillée par la vie et en communion avec tous les êtres vivants, aussi petits et aussi laids soient-ils.

A ! Na damant am bez me da bep kammed

Damant da flastrañ, da frikañ

A-hed ar wenodenn pe ‘dreuz ar park

Boudoùigoù uvel dindan sol va zroad :

Ar c’hwil glas souchet er spoue,

Ar verienenn vunut o treinañ

Gant mil boan ha mil ijin

Ar verr-blouzenn d’he c’hrugell.

Bleuñvigoù koantik damguzhet el leton,

O strivañ da zigeriñ o c’halon d’an Heol[xiii].

Ceci, me semble-t-il, n’a pas été compris de tous ses lecteurs. Il n’y avait chez elle aucune sensiblerie ; Anjela Duval se sentait proche de tous les êtres vivants parce qu’elle se sentait au même niveau qu’eux, ni plus ni moins, et qu’elle éprouvait de la fraternité envers eux. Sa spiritualité était proche sur ce point de celle des bouddhistes. Pour autant, elle était loin de donner tout son amour aux animaux ou aux plantes, elle n’était pas une déçue de l’humanité ! Son amour allait d’abord à l’humanité, dans son ensemble. Au sein de celle-ci, elle éprouvait une solidarité particulière envers ses « frères de peine », les paysans, et envers son peuple, les Bretons.

Le patriotisme

Nous vivons — encore un lieu commun ! — dans un monde qui s’unifie, même si les différences entre les peuples demeurent considérables. Cette unification — uniformisation, diront certains — provient simultanément des progrès des technologies de l’information et des relations économiques qui s’accélèrent sans cesse. Toutefois, parallèlement à ce mouvement général d’uniformisation, on voit partout dans le monde des hommes et des femmes se replier sur eux-mêmes avec angoisse. Le danger existe, et est souvent évoqué, d’une « balkanisation » du monde. Anjela Duval n’aurait pas aimé que les Bretons se replient sur eux-mêmes. Apparemment, elle n’avait pratiquement jamais quitté sa ferme, ni la Bretagne. Elle le dit dans un de ses poèmes :

Sev all ebet n’am eus sunet

Na taolet troad war douar all

Met da hini, va Breizh din-me[xiv]

Pourtant, elle n’était absolument pas fermée sur elle-même. Au contraire, quand elle écrit : « Celui qui reste dans sa maison n’aime pas le vent », elle veut dire qu’il n’est pas bon de demeurer replié sur soi-même. D’ailleurs, ses nombreux visiteurs étaient frappés par son savoir et sa connaissance du monde. Autodidacte, elle était d’une grande curiosité intellectuelle : elle dévorait avec voracité tous les ouvrages, revues et journaux qui lui passaient sous la main. De plus, elle écoutait régulièrement la radio. Il était surprenant de constater comme elle était bien informée des événements et des problèmes de la planète entière. Nombre de ses poèmes montrent qu’elle était préoccupée par les malheurs du monde. Par exemple « Darbodoù »[xv], ou « Lagad an heol », où le soleil se plaint en ces termes :

—         Gwelet ‘m eus tud o vervel gant ar riv.

Gwelet ‘m eus tud o vervel gant an naon.

Gwelet tud o vervel gant an dic’hoanag.

Gwelet tud o lazhañ tud, breudeur o ‘n em dagañ.

Gwelet ‘m eus pobloù mac’het.

Gwelet ur penntiern meur o kouezhañ dindan boled ur foll.

Gwelet forzh tud o leñvañ[xvi].

Si Anjela Duval n’était pas encline à se replier sur elle-même, elle n’était pas non plus d’accord — et même pas du tout ! — avec le reniement et la négation de soi. Parmi ses nombreux visiteurs, elle recevait souvent des Bretons honteux de leur langue qui, selon une formule répandue à l’époque, lui disaient, pour justifier qu’ils s’expriment en français : « Je ne parle pas le breton mais je le comprends. » Elle leur répondait alors, narquoise : « Oui, c’est comme mes chiens ; ils ne parlent pas le breton non plus, mais ils le comprennent ! » Elle était outrée de voir les Bretons abandonner leur langue…

Perak ‘komzfec’h ur yezh estren

D’o Bro, d’ho Pugale ?

Torfed terriñ ar chadenn aour

‘Mañ hon Enor enni[xvii].

L’une des grandes leçons d’humanité d’Anjela Duval a été, précisément, de se battre contre le reniement. Pas seulement par la pensée mais également par des actes. Elle n’a, en effet, jamais cessé de se battre tout au long de sa vie.

[i] « Vois ce que tu feras », proverbe breton.

[ii] « Aotrou, va lezit c’hoazh… », Duval 1998, p. 132.

[iii] René Descartes, Discours de la méthode, sixième partie.

[iv] « Sahara ? », Duval 1998, p. 69.

[v] Idem.

[vi] Laouenan 1982, pp. 93-94.

[vii] Lettre de l’auteur au procureur de la Cour de Sûreté de l’État, février 1979, in Pluskelleg, Annie, Anjela Duval, he buhez hag hec’h oberoù, Douarnenez, Hor Yezh, premier trimestre 1985, p. 152.

[viii] « Bennozh dit », Duval 1982a, p. 100, traduit in Timm 1990, p. 204.

[ix] Les Bretons ont des centaines de « saints » dont aucun, sauf saint Yves, n’a été canonisé par Rome.

[x] « Delioù ruz. Delioù melen », Duval 1998, p. 24.

[xi] Cf. « Barzhoneg eus Bro-Bers », ou « Doue hag an Den », Duval 1998, pp. 34 et 36.

[xii] Cf. « Furnez an Tibet », Duval 1998, p. 37.

[xiii] « Perak ? », Duval 1973a, p. 175, traduit in Timm 1990, p. 196.

[xiv] « Da vugel on », Duval 1973a, p. 168, traduit in Timm 1990, p. 146.

[xv] « Darbodoù », Duval 1998, p. 14.

[xvi] « Lagad an Heol », Duval 1973a, p. 28, traduit in Timm 1990, p. 106.

[xvii] « Galv d’ar mammoù… », Duval 1998, p. 126.

II. Combats

Feal on bet atav d’am ger-stur :
Stourm a ran war bep tachenn[i].

Les combats de la vie

L’agriculture est un combat qui recommence sans cesse, comme le montre Anjela Duval dans sa poésie. Son premier combat a toujours été la lutte contre les éléments. Seule dans sa ferme, elle travaillait aussi durement que l’aurait fait un homme avec, pourtant, moins de force physique et, de plus, une mauvaise santé. Elle n’avait pas de tracteur pour cultiver, seulement une jument[ii]. Beaucoup de ses lecteurs, citadins, n’avaient pas — et n’ont toujours pas — la moindre idée de la pénibilité du métier d’agriculteur. Le paysan est parfois un esclave. Et beaucoup des visiteurs d’Anjela Duval ne se rendaient pas compte qu’en prenant un peu de son temps précieux ils lui rendaient la vie encore plus dure. Mais quand, en plus, ils venaient à se moquer de « ses frères paysans », alors, elle n’en pouvait plus…

Er-maez !

Ya er-maez, c’hwi !

Ne fell ket din.

Ne c’houzañviñ morse

‘Vefe dismegañset em zi

Va Breudeur a boan :

Servijerien an Douar

Douar santel va Bro

Hor Bro. Hor Mamm-Vro !

Va Breudeur Peizanted[iii].

Le travail de la terre n’a néanmoins pas été son seul combat quotidien : dès l’enfance, elle a dû lutter pour vivre. Elle a été atteinte d’une grave maladie des os dès l’âge de six ans, qui l’a empêchée d’aller à l’école jusqu’à l’âge de huit ans. Et tout le restant de sa vie, sa santé a été chancelante ; on retrouve d’ailleurs constamment le thème de la maladie et de la souffrance dans son œuvre. Plus encore, peut-être, au cours des dernières années, au fur et à mesure que sa maladie empirait et que ses peines s’aggravaient. Cependant, elle a également dû combattre contre elle-même.

Le combat contre soi-même

Le fait de rester seule à la tête de sa ferme de Traoñ-an-Dour fut un choix de la part d’Anjela Duval. Elle avait eu au cours de sa jeunesse de nombreux prétendants, parmi lesquels l’un sut gagner son cœur. C’était un jeune officier de marine, devenu, paraît-il, capitaine au long cours, par la suite. Ils étaient sur le point de se marier quand soudain leur couple éclata. Que s’était-il passé ? On ne le sait pas exactement. Apparemment, le jeune marin lui aurait proposé de quitter sa carrière pour prendre un commerce avec elle mais elle aurait refusé de quitter sa ferme. Ils se séparèrent, donc.

E korn va c’halon zo ur gleizenn

‘Baoe va yaouankiz he dougan

Rak siwazh, an hini a garen

Ne gare ket pezh a garan

Eñ na gare nemet ar c’hêrioù

Ar morioù don, ar broioù pell

Ha ne garen ‘met ar maezioù

Maezioù ken kaer va Breizh-Izel[iv]

La blessure de cet échec sentimental est demeurée dans le cœur d’Anjela Duval jusqu’à la fin de sa vie. Seule, après la mort de ses parents — bien qu’elle aime profondément la nature et qu’elle se sente en harmonie avec tous les êtres qui l’entouraient —, elle éprouva parfois un vif sentiment de mélancolie.

Va-un’ war an douar, va-un’ en ur Bed kriz

Dare on da semplañ, trec’het gant an enkrez[v]

Sa mélancolie et son chagrin furent particulièrement aigus au cours des années cinquante ; par la suite, l’écriture l’aida à les vaincre. Toutefois, même après qu’elle se fut adonnée à l’écriture, Anjela Duval perdait parfois des combats contre ces maux, mais elle le dissimulait…

Arabat sammañ seurt sammoù

War divskoaz ar re yaouank.

‘Pad ma c’hell ar c’hozhiad

O dougen e-unan.

Ret mousc’hoarzhin d’o mousc’hoarzh.

Zoken pa vroud ar boan grisañ.

Ret eo magañ dezho o spi

En un Dazont a vo o hini

Hag a baeo kantvedoù mezh[vi]

Anjela Duval passa sa vie dans la pauvreté. Non que son exploitation agricole lui eut interdit de vivre autrement. Mais il semble qu’elle en ait fait le choix. Cela paraît difficile à comprendre. Elle disait ne rien vouloir changer à sa ferme car elle aurait eu le sentiment d’en chasser l’âme de ses parents défunts. Elle le pensait certainement, mais il y a lieu de croire que sa pauvreté fut également un choix spirituel. Elle avait traduit en breton un poème de Ramon Soley Ceto, intitulé « Le pauvre foyer », où l’auteur catalan loue à plusieurs reprises « l’esprit de pauvreté[vii] » et où un homme invite une femme à l’épouser « si elle apprécie la valeur immense de la pauvreté ». N’y aurait-il pas là quelque écho de l’amour perdu d’Anjela Duval ? N’aurait-elle pas choisi de traduire ce poème parce qu’elle-même était animée de cet « esprit de pauvreté » ? C’est de façon délibérée qu’elle a vécu en ermite et elle est allée jusqu’au bout de ses choix. En cela, sa vie est exemplaire. Qui est, en effet, assez courageux pour aller jusqu’au bout de ses rêves ? Et qui, dans notre société de consommation, serait capable de choisir délibérément la pauvreté et d’y demeurer tout au long de sa vie ? D’une certaine façon, Anjela Duval fut en avance sur son temps : choisir de vivre seule et chercher à être maîtresse de son destin n’était pas — et n’est toujours pas — chose aisée pour une femme. En particulier à la campagne. Il est clair que ce n’était pas une personne tiède. Cela est manifeste, également, sur le plan politique.

La pasionaria

Le reniement, avons-nous dit, fâchait Anjela Duval. Plus généralement, la lâcheté l’écœurait. On le ressent à plusieurs reprises dans son œuvre. En particulier lorsqu’elle reproche aux Bretons leur lâcheté envers leur pays et leur langue.

Va c’henvroiz ‘zo kousket

Hag hor Bro o veuziñ[viii]

Elle — constamment fidèle à ses idées — a toujours eu le courage de dire et d’écrire ce qu’elle croyait, quoiqu’en pense la majorité de la population. Elle n’a pas mesuré sa peine et n’a pas redouté la médisance. Elle n’a pas, non plus, contenu tous ses mouvements d’humeur :

Pebezh Tonkadur hon hini !

Tu ebet ken da vevañ er Vro.

Ret astenn an dorn d’ar C’hallaoued

Ha pennglinañ dirazo[ix] …

Elle n’a jamais refusé d’aider les militants politiques bretons, même ceux qui combattaient de façon illégale et étaient mal accueillis par la majeure partie des Bretons. C’est le cas ici, où elle montre son soutien aux inculpés du Front de Libération de la Bretagne.

Dirak Lez-varn ar Vistri

— Oaned dirak bleizi —

Pemp warn-ugent tamallad

Difennerien Enor ha Buhez Breizh

A vo dismegañset dirak ar Bobl

Ar Bobl-se mouget hec’h Emskiant

Gant Skol, Radio, Tele ha media ar Gall[x]

Ce courage et cette générosité nous amènent à la dernière leçon d’Anjela Duval.

* Maître de conférences à l’Institut universitaire de formation des maîtres de Bretagne.

[i] « Piv ? », Duval 1998, p. 93.

[ii] Elle disait que les tracteurs sont moins rentables que les chevaux parce que « même quand on en a un couple, ils ne donnent pas de petits ! »

[iii] « Er-maez ! », Duval 1998, p. 58.

[iv] « Karantez-vro », Duval 1982a, p. 67.

[v] « In Memoriam », Duval 1973a, p. 161.

[vi] « Arabat », Duval 1998, p. 52.

[vii] « An Oaled paour », traduit en 1965 d’un texte de Ramon Soley Ceto, Al Liamm n° 106, septembre-octobre 1964.

[viii] « Dirak va skeudenn », Duval 1998, p. 55.

[ix] « An tren-noz », Duval 1982a, p. 105.

[x] « A Galon hag a Spered — Derc’hent ar prosez », Duval 1998, p. 109.

III. Don de soi

Il vous sera donné r la mesure dont vous donnerez r autrui[1]

Écrire

Il semble qu’Anjela Duval ait voulu écrire dcs l’enfance : j’ai, en effet, retrouvé dans l’un de ses derniers cahiers d’écolicre un court pocme daté du 9 aout 1920, dans lequel elle demande r Dieu la grâce de devenir une poétesse :

Je veux devenir une petite poétesse

Tel est le désir de mon csur ici bas.

Quarante ans plus tard, elle a été exaucée. Elle a pu, par son activité artistique, sublimer ses peines, comme elle l’a elle-meme expliqué. Elle pensait que nous étions tous destinés r aimer et que puisqu’elle n’avait ni enfant ni famille, c’était par l’écriture qu’elle pourrait prodiguer son amour aux autres. L’écriture a donc en partie été pour elle — comme pour d’autres auteurs — une façon de dépasser la frustration de ne pas avoir eu d’enfants. Elle a beaucoup écrit et nous a laissé de nombreux pocmes et textes en prose. Il semble qu’elle ait composé ses pocmes r la façon dont les bardes ruraux composaient leurs chansons : toute la journée, en travaillant la terre, elle méditait ; et dcs qu’elle trouvait un peu de temps libre, elle mettait ses pensées par écrit sur le premier morceau de papier qu’elle trouvait ; une enveloppe, une bande de journal, une publicité… J’ai retrouvé de nombreux papiers de ce type dans ses archives. De nombreux mots étaient biffés et remplacés par d’autres ; néanmoins le plus surprenant était de constater combien les brouillons étaient beaux, meme avant d’avoir été corrigés. Elle composait ses pocmes dans son esprit et non pas sur le papier. (Cela diffcre quelque peu de la façon dont on proccde souvent aujourd’hui, ou les écrivains couchent immédiatement leur texte sur le papier, ou le saisissent au clavier de leur ordinateur, sans recourir r leur mémoire, et le modifient ensuite r plusieurs reprises.) Par la suite, lorsque le texte lui convenait, Anjela Duval le recopiait sur un petit cahier d’écolier, aussi modeste qu’elle. J’ai ainsi retrouvé une quarantaine de cahiers, et il en existe peut-etre encore d’autres, chez des amis de la poétesse.

Les thcmes de la poésie d’Anjela Duval ressemblent r ceux qui marqucrent sa vie. La terre, la nature, les animaux, la foi, la pricre, l’amour pour le peuple breton et le combat contre la maladie sont les sujets qui apparaissent le plus fréquemment. Cependant, d’autres thcmes sont aussi importants, meme s’ils sont moins explicites. L’amour et une certaine forme d’érotisme mystique, par exemple, n’ont pas toujours été évoqués par les commentateurs de l’suvre d’Anjela Duval. Elle a pourtant écrit, ou traduit, plusieurs pocmes d’amour, comme celui-ci :

Degas din ar Garantez-se a glask ‘n em goll

betek strad ar Boud hag ac’hane tarzhan ‘n ur

sev diwelus a-hed skourrou gwezenn ar Vuhez[2].

On ne peut pas dire qu’elle ait écrit beaucoup de textes franchement érotiques ; toutefois, si l’on apporte un éclairage psychanalytique r son suvre, un certain nombre de textes prennent une nouvelle dimension. C’est le cas de « Va barzhonegou », ou elle dit écrire des pocmes…

War vruched noazh an Hini a garan,

War groc’hen noazh ar Vroa a garan.

N’eo ket gant un ibil o skrivan

Hogen gant binviou-dir[3]

Par ailleurs, elle a traduit divers pocmes non dépourvus de consonances érotiques, comme ce « Barzhoniezh Bro-Indez », ou l’auteur écrit :

Mervel a ran, met sonj am eus eus joa va c’hentan trivliad

Dirak da zremm ken kaer trolinennet heneuz ha glan

Sonj am eus skrij va Boud dirak ar Gened soutil

Az kronne holl evel un aergelc’h blizidik.

Sonj am eus da vrennid c’hwezet ken c’hwek

O strobinell nevez ar Garantez ! ‘n ur vervel

E kounaan hini da hini marzhiou da gened e bleunv

Da zaoulagad don hanval ouzh lotuzennou dindan ar glizh [4].

L’envie d’avoir des enfants — ou plus précisément le regret de ne pas en avoir —, constitue également l’un des thcmes fortement présents dans son suvre. Dans « Trivliad », par exemple, elle décrit l’émotion qu’elle a éprouvée lorsque, se redressant en cours de labeur afin de reposer son dos, elle remarque au loin quelque chose que le vent secoue. Au bout d’un instant, elle s’aperçoit que ce sont les couches d’un bébé qui scchent au soleil…

— Ha breman, stouet adarre

War va labour,

Eo mouest va malvennou…

Me, ar plac’h yaouank kozh[5] !…

Plus tard, dans « Piv ? », elle se demande — comme beaucoup d’agriculteurs âgés — ce que sa ferme deviendra aprcs elle.

Hag e dibenn va amzer

E dibenn va nerzh

E huanadan

Piv a gemero va ger-stur ?

War va lerc’h ?

Piv a gemero va armou ?

Pa gouezhint eus va daouarn

Pa n’em eus ganet mab ebet[6]

La mort est également omniprésente dans son suvre. On peut mentionner « † Tekla », ou elle s’adresse r son ancienne voisine de chambrée, r l’hôpital de Lannion, et lui demande :

Pelec’h out breman Tekla ?

Pelec’h eman da Ene[7] ?

On peut, surtout, mentionner les trcs nombreux pocmes dédiés r ses parents, r sa ssur Mada, r des militants morts pour la Bretagne, les pocmes relatifs r la fete des Morts, et enfin « Va c’halon »…

Va c’halon ‘zo ur vered

Enni nouspet ha nouspet bez.

Enni bemdez ur bed nevez,

Beziou kerent ha mignoned,

Beziou keneiled ken karet[8] !

Le style d’Anjela Duval n’est pas uniforme. Certains de ses textes sont traversés par des éclairs d’inspiration. D’autres paraissent un peu plus faibles, peut-etre parce qu’elle n’a pas pris assez de temps pour travailler leur forme. Mais quel que soit le niveau d’inspiration de ses textes, tous sont écrits en un breton exemplaire. Anjela Duval maîtrisait parfaitement sa langue. Sa syntaxe était irréprochable ; son vocabulaire, d’une grande richesse, joignait les mots anciens « polis, caressés et gardés de la rouille » aux néologismes « aux cliquetis de métal léger »[9] pour exprimer ses émotions et jouer avec les sonorités. Le breton coulait de sa plume avec énergie et des expressions savoureuses en jaillissaient sans cesse. Mais Anjela Duval ne fut pas seulement un grand écrivain, elle fut aussi une precheuse.

Precher

En 1971, André Voisin, réalisateur r l’ORTF[10], effectuait une série d’émissions de télévision sur les conteurs populaires. De passage en Bretagne, il demanda r Roger Laouenan, un journaliste du Télégramme[11], de le conseiller sur le choix des personnes r interviewer. Celui-ci l’envoya auprcs d’un certain Louis Mercier… et bien sur, car il était son ami, auprcs d’Anjela Duval. Néanmoins, il s’inquiéta quelque peu de l’accueil que la paysanne était susceptible d’accorder r l’équipe de la télévision ainsi que de ce qu’elle oserait dire devant les projecteurs et les caméras. Il est vrai qu’Anjela Duval fut d’abord un peu effrayée par ces gens qui surgissaient dans sa vieille ferme avec tout leur attirail. Cependant, surtout r partir du moment ou le tournage se déroula en extérieur, elle se décontracta, puis se révéla. Que dit-elle ?

Klemm an douar dilezet

Hiraezh ur Bobl sujet

D’he gwiriou, d’he Frankiz.

Fulor ar yaouankiz

Nac’het outo o yezh :

Ene o gouenn[12].

Plusieurs fois, par la suite, elle écrivit que si elle avait accepté cette interview, c’était en quelque sorte par apostolat. Toutefois, l’impact de l’émission dépassa largement tout ce qu’elle et Roger Laouenan avaient pu imaginer. Anjela Duval « creva » littéralement l’écran le soir ou son interview fut diffusée. La France enticre fut impressionnée par ses propos. Puis ce fut le cas dans d’autres pays, qui avaient acheté l’émission. Les téléspectateurs furent vraisemblablement émus par la vigueur des convictions de la paysanne poétesse. Aprcs des années de méditation silencieuse suivies de dix ans d’écriture, ses idées étaient claires et elle savait les exprimer avec des mots simples et des expressions imagées qui touchaient juste. L’absence de différence entre sa pensée, son propos et ses actes furent sans doute perceptibles r l’écran. Toujours est-il qu’r partir du 28 décembre 1971 — date de la premicre diffusion de cette premicre interview télévisée —, elle reçut des milliers de lettres et des milliers de visiteurs.

Alors — telle une sorte de prophétesse dédiée corps et âme r sa mission sacrée — Anjela Duval alla jusqu’au bout de sa tâche : elle répondit personnellement r toutes les lettres qu’elle reçut, une r une. Pourtant, un ami lui avait proposé de dupliquer une lettre circulaire qu’elle aurait pu envoyer r tous ses admirateurs soudains. Mais elle avait refusé. Sur l’instant, cet ami ne la comprit pas. Ce n’est que dix ans plus tard, lors de sa mort, qu’il réalisa : « r présent je comprends que vous vouliez accomplir votre vocation, faire connaître la mission que vous deviez effectuer en ce monde[13]… »

En plus des lettres, elle reçut des flots incessants de visiteurs. Tous furent reçus selon les rcgles traditionnelles de l’hospitalité rurale bretonne, c’est-r-dire presque comme s’ils avaient été membres de sa famille. Du café, du pain, du beurre, des crepes et des gâteaux… Elle mettait tout ce qu’elle avait sur la table pour ses visiteurs, qui étaient pourtant parfois des gens méprisants ou des curieux venus observer une sorte d’animal de cirque. Néanmoins, dans chaque lettre et r chaque visiteur, Anjela Duval glissait un message. Elle prechait pour la Bretagne et pour sa langue non pas comme un pretre dans sa chaire mais avec humour et vivacité. Par ce travail, il est vraisemblable qu’elle a eu, r elle seule, une certaine influence sur l’évolution de la société bretonne. Car ses visiteurs furent extremement nombreux et furent certainement marqués par son intelligence et son sens de la répartie. Ainsi, dans le preche comme dans les autres actes de sa vie, Anjela alla trcs loin : jusqu’au sacrifice.

Se donner

Il ne suffit pas de donner,
Il faut se donner[14]

Anjela Duval était animée d’un esprit de sacrifice. Nous avons vu, en premier lieu, que dcs l’âge de vingt ans, elle avait sacrifié r sa terre l’amour qu’elle éprouvait pour un homme. Dans un de ses pocmes, elle emploie, précisément, le mot « sacrifice » pour qualifier la nature des relations qui l’unissent r la terre.

Testeni va aberzh d’an Douar a garan

Siell va c’harantez d’ar Vro ‘zo va Hini

Em yaouankiz teneran

Va c’halon leun a Spi

War c’hlann ur wazhig seder

He dour boull o hiboud

Em boa plantet bod ha bod

An danvez gwez-pupli[15]

Par la suite — ou plutôt, simultanément —, elle sacrifia sa jeunesse r ses parents. En vérité, on peut se demander si ce n’est pas surtout pour s’occuper d’eux et les soigner qu’elle avait choisi de rester r la ferme et de laisser son fiancé partir. Ses parents n’étaient pas jeunes lorsqu’elle naquit : son pcre avait quarante-trois ans et sa mcre trente-huit. Ainsi, trcs vite, âgés, ils nécessitcrent des soins. Qui se serait chargé d’eux, si elle était partie ? N’est-ce pas lr ce qui la préoccupait lorsqu’elle refusa de quitter la ferme de Traon-an-Dour ? En tout cas, elle donna toute son énergie et tout son amour r ses parents, tant qu’ils restcrent en vie. Lorsqu’ils moururent, elle traversa la période la plus sombre de son existence. Oppressée par l’angoisse, elle eut le sentiment que sa vie n’avait plus de sens. Trente ans aprcs la mort de sa mcre elle se remémorait encore :

Ken poanius ‘oa bet an disparti

Ken mat ‘oa skoulmet hor buhez

Gant liamm didorrus ar Garantez[16].

Cependant, dix ans, environ, aprcs la mort de sa mcre en 1951, grâce r l’écriture, elle trouva sa voie et son équilibre, dans une solitude sereine. Hélas, sa tranquillité ne dura que dix ans. R partir de l’émission de télévision de 1971, sa vie fut bouleversée. Et pourtant, elle ne refusa pas les milliers de lettres et de visiteurs qui vinrent troubler sa vie de paysanne et de pocte. Au contraire. Elle accueillit environ 100 000 personnes — selon Roger Laouenan — au cours des dix années qui s’écoulcrent entre la premicre diffusion son interview télévisée et sa mort, en 1981 ! De nombreuses radios et télévisions lui consacrcrent des émissions : la BBC, les télévisions finlandaise, suédoise, etc. Elle, l’ermite qui avait choisi la solitude… Cette charge représentait dans son esprit la croix qu’elle devait porter pour son pays, la Bretagne. Elle écrivit r propos de sa premicre émission de télévision, un an aprcs :

Arabat kredin, tud

‘Vije hi o klask brud

N’oa nemet un aberzh

Eus he ferzh

War aoter he Bro[17]

Perdant ainsi beaucoup du temps qu’elle aurait eu besoin de consacrer r son métier, r la méditation, r la poésie, au repos et r sa santé, elle s’épuisa. Il est probable que cela aggrava sa maladie et avança l’heure de sa mort.

En conclusion, il semble qu’Anjela Duval ait anticipé certains des grands problcmes auxquels nous sommes r présent confrontés : la protection de l’équilibre écologique dont la plancte a besoin ; la quete de sens que rend nécessaire le naufrage des idéologies ; l’enracinement culturel que recherchent les individus, afin d’etre reconnus en un monde qui s’unit ; etc.

R chacune de ces questions, Anjela Duval proposait des réponses. Libre r chacun de se reconnaître ou non dans ses idées, mais lr n’est pas l’essentiel. Cette femme sans instruction, a, seule dans sa ferme, compris une grande partie des questions qui se posent aujourd’hui r l’humanité ; elle a construit, pour y répondre, une philosophie de la vie qu’elle a exprimée par la poésie. Enfin, elle a su, avec art, mettre toute sa vie en accord avec sa vision poétique et mystique du monde, jusqu’r en mourir.

Bibliographie sommaire

Ouvrages en langue bretonne

Duval, Anjela

1973a Kan an Douar, Brest, Al Liamm (184 p.).

1973b Hiboud al Leger, Saint-Brieuc, Skol (96 p.).

1982a Traon an Dour, Brest, Al Liamm (144 p.).

1982b Tad-kozh Roperz-Huon, Douarnenez, Hor Yezh (188 p.).

1983   Ki bihan ar feunteun, Le Relecq-Kerhuon, An Here (64 p.).

1986   Me, Anjela, Lesneven, Mouladuriou Hor Yezh (160 p.).

1989   Rouzig ar gwinver, Le Relecq-Kerhuon, An Here (64 p.).

1998   Stourm a ran war bep tachenn, Saint-Brieuc, Mignoned Anjela (184 p.).

2000  Anjela Duval/Oberenn glok, Louargat, Mignoned Anjela (1286 p. de texte et 48 p. de photos).

Traductions

Duval, Anjela, Hélias, Pierre-Jakez et Philippot, Jacques

1995      Gant ar mareou-bloaz/Au fil des saisons, Spézet, Coop Breizh (74 p.).

Laouenan, Roger

1982   Anjela Duval, collection « Bretons témoins de leur temps », deuxicme édition revue et augmentée, Quimper, Nature et Bretagne.

Piriou, Yann-Ber

1971    Défense de cracher par terre et de parler breton, Paris, Éditions P.-J. Oswald. Anthologie bilingue.

Timm, Lenora A.

1990   A Modern Breton Political Poet : Anjela Duval, Lewiston-Queenston-Lampeter, The Edwin Mellen Press (282 p.).

* Maître de conférences r l’Institut universitaire de formation des maîtres de Bretagne.

[1] Proverbe breton.

[2] « Karantez », Duval 1998, p. 23.

[3] « Va barzhonegou », Duval 1973a, pp. 101-102.

[4] « Barzhoniezh Bro-Indez », Duval 1973a, p. 179.

[5] « Trivliad », Duval 1973a, p. 136.

[6] « Piv ? », Duval 1998, p. 93, traduit in Timm 1990, p. 38.

[7] « † Tekla », Duval 1998, p. 95.

[8] « Va c’halon », Duval 1973a, p. 56, traduit in Timm 1990, p. 76.

[9] « Pegen plijus », Duval 1982a, p. 104.

[10] « Office de Radio-Télédiffusion Française », institution créée par le gouvernement français pour gérer le monopole d’État de la télévision et de la radio de 1964 r 1974.

[11] Le Télégramme est un quotidien régional lu surtout r l’ouest de la Bretagne.

[12] « Bloaz ‘zo » est un pocme inédit.

[13] Klerg, « Anjela (1905-1981) », Al Liamm n° 210, janvier-février 1982, p. 53.

[14] J’ai retrouvé cette phrase manuscrite d’Anjela Duval dans un de ses cartons d’archives, au milieu d’une série de proverbes nouveaux qu’elle avait inventés.

[15] « Pupli », Duval 1998, p. 75.

[16] « Memorin », Duval 1998, p. 134.

[17] « Bloaz ‘zo » est un pocme inédit.